Je suis finalement arrivé à Beijing dimanche dernier. Je sais que je n’ai pas écrit dans ce blog depuis un moment, mais je vais vous parler d’aujourd’hui, sans transition. J’essaierai de rattraper le passé plus tard.
Aujourd’hui j’ai vécu ce que j’appellerai un « moment chinois ». Après le boulot, j’ai eu envie d’aller chez le coiffeur, aussi quand j’ai vu par la fenêtre un établissement sympathique, j’ai demandé au taxi de m’arrêter là. En Chine aller chez le coiffeur est un moment très agréable parce qu’en plus de vous couper les cheveux, ils vous massent la tête, les épaules et les bras, et il y a des jeunes filles dont le seul rôle est de prendre votre manteau pour le ranger dans l’armoire, apporter un verre d’eau, ouvrir la porte, etc., bref de vous chouchouter. Et ils ont des façons de faire dépaysantes : par exemple on vous shampouine la tête non pas dans un bac, mais bel et bien quand vous êtes assis sur la chaise en face du miroir. Je suppose que les Chinois ne veulent pas rater l’occasion de se voir la tête couverte de mousse et les cheveux trempés. Et qu’est-ce qu’on fait pour rincer, hein ? À ce moment-là, ils sont bien obligés de vous demander de passer au bac pour rincer vos cheveux. Mais c’est une nouvelle aventure, parce qu’en Chine le bac est placé si bas qu’il faut quasiment s’allonger vers l’arrière sur le siège, qui, en conséquence, est horizontal. Une fois allongé, l’eau chaude qui coule sur les cheveux est très agréable et on s’endormirait presque.
Mais ce n’est pas ça le moment chinois. Vous vous rappelez que je ne parle presque pas la langue, n’est-ce pas ? Et contrairement à Hong Kong, l’anglais sert à rien à Beijing. Je suis donc allé moi qui ne parle pas chinois chez un coiffeur chinois qui ne parle pas anglais. Bon l’avantage du coiffeur c’est qu’ils se doutent bien que vous ne venez pas acheter des côtelettes. Donc pas mal d’étapes (celles que j’ai décrites ci-dessus) sont automatiques. Pour le reste, le mime fait l’affaire : le garçon coiffeur montre ses ciseaux, vous faites oui de la tête, il montre une petite distance entre ses deux doigts, vous réduisez la distance pour qu’il ne coupe pas trop court, etc. Je suis même assez fier de moi car j’ai réussi à mimer le concept de « désépaissir ». Oui, ça existe désépaissir, et non, ce n’est pas amincir. Il s’agit de couper les cheveux d’une certaine manière pour qu’ils soient moins épais, les coiffeurs et les gens comme moi qui ont les cheveux épais savent très bien de quoi je parle.
Mais quelle est la caractéristique du garçon-coiffeur, hein, je vous le demande ? (mais non ce n’est pas qu’il est homosexuel ! — il y en a qui font du mauvais esprit au fond de la salle — j’ai reconnu la voix de Philou). La caractéristique du garçon-coiffeur, c’est qu’il est bavard ! Il vous assomme de remarques profondes comme « c’est bientôt la nouvelle année », « alors ces vacances ? », « il faisait beau hier mais aujourd’hui non ». Les garçons-coiffeurs chinois ne font pas exception et le mien devait bouillir de ne pas pouvoir me parler à cause de notre distance linguistique. N’y tenant plus, il se risque à demander de quel pays je viens, phrase que je ne comprends absolument pas. Je mime « moi pas comprendre ». Il insiste et commence à lister tous les pays possibles. Coup de bol, je comprends « li ta li » (ben oui, quoi, « Italie », allons), parce que ça correspond à la deuxième des trois malheureuses leçons de Chinois que j’ai prises à Paris avant de partir (ce qui me permet par déduction d’affirmer la phrase précédente portait sur de quel pays je venais). Du coup je me rappelle la leçon et je dis « Fa guo » (« France »). Et là il lance un commentaire : « Fa guo hen li ». Je me suis cassé la tête, mais je me suis rappelé que « hen » veut dire « très » et que « li » a un rapport avec le lieu puisqu’on dit « na li » pour « où ? ». Alors j’en ai déduit : « La France c’est très loin » ! C’était possible ! Ça collait ! Lancé, j’ai vérifié mon hypothèse en utilisant deux autres mots que je connais : « Ri ben » pour « Japon » et « bu » pour la négation. J’annone : « Ri ben bu hen li. Fa guo hen li ». Vous avez deviné ? « Le Japon, c’est pas très loin, la France, c’est très loin ». Il acquiesce ! Il a compris ! — Je triomphe ! J’ai fait deux phrases en chinois !
C’était ça le moment chinois.
Du coup ce garçon-coiffeur est mon meilleur ami, et je lui ai juré tous mes dieux que je ne me ferai plus couper les cheveux que par lui. Comment je lui ai dit une phrase si compliquée ? Disons que je l’ai pensée très fort et que j’ai su qu’il avait compris. Par télépathie.