Fuite de gaz à Chongqing
Les gens me demandent souvent comment c'est de faire du journalisme en Chine. J'avoue que jusqu'à maintenant je ne savais pas trop quoi répondre. Tout ce que je pouvais dire, c'est que pour chaque événement il y a un nombre impressionnant de gardes, parfois de soldats de l'Armée de Libération du Peuple (le nom officiel de l'armée chinoise). D'un côté ils ne sont pas impressionnants du tout parce que ce sont souvent des gamins, de 18 ans peut-être, avec cet air enfantin qui fait penser qu'on leur sortirait du lait du nez si on appuyait dessus. Mais de l'autre côté, ils sont très nombreux et ont des consignes strictes qu'ils appliquent brutalement et sans se poser de questions. Un jour, les gardes de la Grande Assemblée du Peuple m'ont apostrophé parce que je passais rapidement le portillon de détection métallique, alors même qu'ils m'avaient vu la seconde d'avant sortir par le même chemin et ne m'avaient pas quitté des yeux. La consigne c'est la consigne. Si je m'en suis affranchi cette fois-là je ne crois pas que je le referai. D'ailleurs les Chinois ne la bravent jamais.
Mais ce sont des broutilles et d'ailleurs partout dans le monde je ne pense pas que ce soit une bonne idée de se frotter aux services de sécurité. L'histoire que je vais vous raconter maintenant est différente.
Jeudi, le reporter Lee et moi sommes partis à Chongqing, capitale de la province du même nom, en Chine du Sud, au centre sur l'axe Est-Ouest. Notre sujet était l'accident qui s'est produit le samedi d'avant sur un puits d'exploitation de gaz de la société CNPC. Le gaz a rompu le derrick prévu pour l'extraire et a commencé à s'échapper librement dans l'atmosphère. Les retombées toxiques ont forcé les autorités a évacué 5 000, puis 10 000, et finalement 15 000 habitants des environs. Pendant une semaine, les ouvriers ont tenté de boucher et de canaliser la fuite, mais ce n'est qu'au troisième essai, vendredi dernier, donc 6 jours après l'accident, qu'ils ont réussi. Je sais que vous vous demandez comment cela se fait que vous n'en avez pas entendu parler, mais c'est assez logique en fait, il n'y a eu ni morts ni blessés (officiellement), et une évacuation de 15 000 habitants n'est pas grand chose dans un pays de 1,3 milliard de personnes.
Bref l'agence a décidé de nous envoyer voir ce qui se passait, en cohérence avec le projet de développer notre couverture des événements environnementaux ou concernant la pollution. Le chef de bureau a réagi tard mais a pris la décision quand les premières rumeurs d'étouffement d'un accident plus grave que la version officielle ont commencé à surgir.
Nous sommes partis jeudi de Beijing, et après deux heures d'avion et 6 heures de voitures sur des routes poussiéreuses et défoncées, Lee était à Kai Xian, la ville la plus proche de la fuite de gaz. Je devais le rejoindre le lendemain car je passais la soirée à couvrir le lancement d'une ligne de téléphones portables à bas coût par Nokia, à Chongqing. Je l'ai donc rejoint le lendemain, après les mêmes 6 heures de voiture, l'arrivée dans un hôtel pourri, et une heure de voiture de plus pour approcher le plus possible la fuite dans la campagne. J'ai retrouvé Lee dans le village le plus proche de la fuite. Il m'a expliqué qu'il avait des problèmes. Pour l'aider dans l'enquête, il avait engagé une assistante qui notamment lui traduisait le dialecte éloigné du mandarin que parlent les fermiers du coin. Après seulement deux ou trois heures à poser des questions à des éventuels témoins, le téléphone portable de l'assistante s'est mis à sonner. C'était la police au bout du fil, qui lui demandait de quitter les lieux. On n'a jamais su comment ils ont eu son numéro. Ils rappelaient tous les quarts d'heure pour les dissuader de faire du travail de journalisme quand je suis arrivé.
J'avais aussi une assistante avec moi. N'ayant pas encore été repérés, Lee nous a conseillés de tenter le coup, et de nous approcher le plus près possible de la fuite, tandis que lui attendrait en retrait. Des adolescents en moto, qu'il avait convaincus à l'avance, nous ont emmenés sur place. Nous sommes allés en haut d'une colline avoisinante avec les motos, puis nous avons marché à travers champs. Sans avoir vraiment franchi de barrières, nous étions déjà clairement dans le périmètre interdit, en passant par des sentiers non-surveillés. Quelques rizières et plantations plus loin les adolescents m'ont montré l'endroit d'où je pourrais prendre des photos, en me cachant et en faisant vite, car si je voyais, cela voulait dire qu'on pourrait me voir. Du haut d'une colline, caché derrière des bosquets, j'ai donc armé mon téléobjectif tout en me cachant des ouvriers de CNPC, qui surveillaient. Et j'ai vu du gaz brûlant s'échapper de la terre et de la rivière, contenu par de simples barils jetés dessus, guetté par les ouvriers qui avaient des extincteurs à portée de main. À ce moment-là, mais nous ne le savions pas, ayant perdu l'accès aux dépêches en étant sur le terrain, la fuite principale était déjà bouchée et l'incident terminé. Mais le gaz cherchait toujours à s'échapper de la terre par tous les moyens, et les ouvriers y avaient mis le feu pour réduire les émanations toxiques. Partout une odeur de soufre tenace, qui m'a donné un terrible mal de tête.
Après cinq minutes de photo nous avons fini par céder aux pressions des adolescents qui voulaient absolument que nous revenions avant d'être repérés ou empoisonnés par le gaz. Encore une entourloupe pour cacher le sac avec l'appareil-photo des ouvriers de CNPC que nous avons croisés sur la route du retour, et j'ai rejoint Lee. De là retour à la ville, Kai Xian. Nous étions épuisés et moi je pensais que nous avions fait du mauvais boulot (des interviews à la sauvette et des photos volées), tandis que Lee soutenait que nous avions fait tout ce que nous avions pu et que c'était déjà bien mieux que ce qu'avaient les autres agences mondiales, qui n'avaient dépêché aucun journaliste sur place. Mais nos péripéties ne devaient pas s'arrêter là, car la police nous attendait à l'hôtel.
À mes yeux ils avaient l'air de quatre gamins, dont une seule était en uniforme, et la conversation à laquelle je ne comprenais rien avait l'air souriante et amicale. Ils nous ont fait remplir le papier de résidence temporaire obligatoire quand un étranger arrive dans un nouvel endroit. Ils ont vérifié méticuleusement avec nos passeports l'exactitude des informations fournies. Ils se sont exclamé « journalistes ? » quand ils ont vu les visas l'attestant, ils nous ont demandé le motif de notre visite, et quand Lee a écrit « voyage », ils ont commenté. Ces paroles, qui m'avaient l'air cordiales et bon enfant, Lee me les a traduites plus tard. Ils nous expliquaient avec le sourire que si nous étions là pour autre chose que pour du tourisme, que si nous voulions faire du journalisme, nous devions partir immédiatement et aller demander l'autorisation à Chongqing (où on ne nous l'aurait jamais donnée). Que si nous étions surpris à faire du journalisme, nous serions immédiatement expulsés de la ville.
Au même moment, dans un autre endroit de la ville, des policiers rendaient visite aux parents de l'assistante de Lee et leur demandaient depuis quand leur fille faisait du journalisme, si elle connaissait des étrangers, etc. Presque des menaces explicites.
Si ce traitement ne nous a pas effrayé sur notre sort, nous avons commencé à prendre peur pour l'assistante de Lee dont les policiers avaient déjà trouvé le téléphone portable et le domicile. Le pire qui pouvait nous arriver, en tant que journalistes accrédités, c'était d'être expulsés du pays. Mais pour l'assistante, qui habite ici, c'est une autre histoire. Elle peut être jetée en prison, ou au moins avoir droit des visites régulières de la police. Pour cette raison, et parce que nous ne pensions pas avoir plus d'accès au site le lendemain, nous avons décidé de rentrer à Chongqing.
J'ai envoyé mes photos le vendredi soir comme breaking news, sur la fin de la fuite de gaz. Lee travaille encore à son reportage auquel il donne une touche plus magazine, plus illustration de comment les autorités chinoises font face aux catastrophes écologiques. La vraie histoire à écrire c'est peut-être celle que je viens de vous raconter.
Libellés : journalisme, news




